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Deux points de vue à propos du Manifeste de Castellina pour une Europe des Biens communs & Droits collectifs

Friday 17 July 2009

Le Manifeste de Castellina à été rédigé à Casa al Bosco, Castellina in Chianti (Italie), le 22 février 2009 par un groupe de onze citoyens européens originaires de sept États membres de l’UE et membres actifs au sein de dix organisations de la société civile européenne. Voici des réflections de Daniel Spoel à propos du Manifeste de Castellina et la réponse de Mikael Böök.

(Voir le texte du Manifeste de Castellina pour une Europe des Biens communs & Droits collectifs /
http://ec-network.eu/collectif/spip.php?article36)

Biens communs et développement durable

Daniel Spoel:

Si nous devons aborder la problématique des biens communs, et d’un droit qui accompagne cette notion, il va falloir rompre avec l’idée même de développement telle que définie et mesurée dans les sociétés et principalement les sociétés occidentales.

Il y a plusieurs raisons à cela :

1- la première est que l’idée de développement est liée d’une part à la primauté de l’humain sur la nature alors qu’il en fait partie.

2- la seconde est qu’il existe un progrès indépendamment de la nature et de sa connaissance ; c’est complètement faux, le progrès de la science et donc de la connaissance ne saurait en aucun cas être dissocié de l’objet de la connaissance et de tout progrès de celle-ci sans prise en considération de l’objet de la connaissance. Nous nous trouvons en face de l’erreur de la rationalité qui fait abstraction du système qu’il essaye de comprendre en le coupant en morceau d’une manière analytique sans prise en compte de sa complexité et de son fonctionnement global. La simple prise en compte de la complexité devrait nous faire abandonner l’approche analytique et donc l’approche “rationnelle” restrictive qui en résulte.

3-la troisième est que l’économie est une fausse science pour deux raisons :ses hypothèses sur l’équilibre entre l’offre et la demande est fausse parce que cet équilibre est supposé statique et non dynamique, ensuite parce que cet équilibre est soit-disant construit sur une probabilisation des acteurs prétendus rationnels (les acteurs ne sont pas rationnels et il y a des quantités de phénomènes non probabilisables à commencer par l’irrationalité des acteurs). J’ai montré dans mon texte préparé pour l’atelier sur “l’éthique” que tous les raisonnements économiques ne tiennent pas la route faute d’hypothèses fiables.

4- la quatrième est beaucoup plus grave parce qu’elle nous amène à conclure que toutes les actions actuellement menées par l’ensemble des gouvernements nous conduisent vers l’instabilité et l’amplification des instabilités.

L’histoire nous a montré que l’instabilité des intérêts des nations ne pouvaient conduire qu’à la guerre. On avait imaginé que l’Europe en avait tiré les conclusions, il n’en es rien. L’histoire récente des réactions à la crise a apporté un démenti cinglant à cette hypothèse de sagesse : l’Union n’a servi à rien et ne sert à rien pour protéger les citoyens les plus faible,y compris les Etats-nations les plus faibles. Toutes les “bonnes règles” ont été bafouées et seront encore bafouées dans l’avenir en vertu de l’indépendance et de la souveraineté nationale. De ce seul point de vue la reconduction de José Manuel Barroso sera une catastrophe... dont les chefs de gouvernements s’accommodent à merveille : c’est tout simple, ils ne veulent pas comprendre les vrais enjeux.

La gouvernance économique est basée sur une erreur fondamentale de régulation et une incompréhension totale et une incapacité totale de prendre en compte les enjeux.

Le terre a permis de constituer au fil de milliards d’année un équilibre tout à fait improbable au regard du développement de la vie. Cela a mis un temps considérable pour constituer des sols, une atmosphères avec toutes ses composantes qui permette à la vie de naître et de se propager. L’homme n’est arrivé qu’en dernière minute, mais voilà qu’il ne veut pas comprendre et tenir compte de ce fameux “équilibre” et qu’il le met en péril par son délire prométhéen de “progrès” technico-scientifico-économique.

Que va-t-il se passer ?

Le progrès n’existera plus parce que l’homme n’existera plus ?

Le problème est que l’homme n’a pas compris ce qu’était l’équilibre et que l’équilibre est antinomyque avec le progrès tel qu’il le conçoit au plan politico-économique.

Pour obtenir l’équilibre, il faudrait des régulations avec des boucles de régulations qui ramènent à l’équilibre, c’est-à-dire ce qu’on appelle des boucles de régulation négatives ramenant à l’équilibre. Or nous n’avons, pour l’instant que des boucles de rétroaction positives, celles qui écartent de l’équilibre et conduisent à la catastrophe. Celles qui amplifient les “écarts”, les valeurs souhaitées, l’éthique humaine souhaitée.

Tous nos chefs d’Etats et de gouvernements ne sont obnubilés que par la “croissance” qui est la boucle de régulation positive la plus porteuse de catastrophes. La croyance occidentale, que nous transmettons à la planète, de “croissance” creuse jour après jour la tombe de la planète et de l’humanité toute entière. La croissance au travers du développement durable ne fait rien d’autre.

Les biens communs nous obligent à changer complètement de paradigme, faute de la catastrophe globale à moyen ou à long terme.

Il faut en prendre conscience et mettre l’économie, telle qu’elle est conçue actuellement à la poubelle, et de mettre la gouvernance, telle qu’elle est conçue actuellement à la poubelle.
S’il y pourrait y avoir un avenir pour l’humanisme (ou simplement pour l’humanité), il faudrait le reconstruire sur l’équilibre à retrouver entre l’homme et la planète dont il ne peut pas s’extraire, malgré tous les phantasmes qui peuvent exister.

Daniel Spoel, Saint Germain du Seudre, le 26 juin 2009.

Mikael Böök:

Dans le texte "Biens communs et développement durable", que Daniel Spoel a envoyé hier soir, il est question d’un équilibre très général entre l’homme et la nature. Cet équilibre a été rompu par "le progrès", "la croissance", "le développement" (y compris "le développement durable") et "la fausse science de l’économie". Le genre humain se trouve donc face a
une crise où, selon Spoel, " pour obtenir l’équilibre, il faudrait des régulations avec des boucles de régulations qui ramènent à l’équilibre, c’est-à-dire ce qu’on appelle des boucles de régulation négatives ramenant à l’équilibre. Or nous n’avons, pour l’instant que des boucles de rétroaction positives, celles qui écartent de l’équilibre et conduisent à la catastrophe".

Daniel Spoel a sans doute raison de souligner la nécessité d’un équilibre général entre l’homme et la nature. Si on voulait préciser cette thèse, on ferait bien de réfléchir sur l’art de cultiver la terre. Jadis, l’agriculture a produit la même quantité d’énergie qu’elle a utilisé, ou
plus. Dans la production de ces moyens de subsistance, le genre humain a donc su maintenir un certain équilibre entre la dépense et la reconquête de l’énergie. Voilà une composante très essentielle d’une définition positive de l’art de cultiver la terre et de l’équilibre entre l’homme et la nature.
(Cet équilibre a puis été rompu par l’introduction, notamment, des carburants pétroliers comme la source principale d’énergie utilisé dans l’économie.)

Or, l’art de cultiver la terre, on l’a presque oublié. Mais c’est également un art qu’on ne maîtrise toujours pas. Il reste à apprendre comment prendre soin de la terre...

En termes de l’Union Européenne, ce raisonnement mène a une conclusion immédiate: il faut mettre en question La Politique agricole commune (PAC) de l’UE. Il faut formuler une PAC qui a comme but de regagner l’équilibre entre la dépense et la production de l’énergie.

Mais cette conclusion qui est juste un petit peu moins abstraite que le raisonnement de Daniel Spoel, n’est pas du tout satisfaisante. Dès qu’on a compris qu’un changement de direction est devenu nécessaire, il faut trouver la réponse à la question : par où commencer?

Changer la PAC, créer une PAC radicalement différente, oui! Mais il y a des choses qui précèdent la PAC..
"Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques", a écrit Albert Camus le 8 août 1945, deux jour après Hiroshima et un jour avant Nagasaki. Peut-être que l’avenir dont Camus a parlé est maintenant arrivé.

On ne peut pas changer la PAC et, en même temps, continuer avec le complexe militaro-industriel-nucléaire. C’est bien là qu’il faut commencer. Tout va continuer d’ aller vers la catastrophe – jusqu’à l’émergence d’un parti spinellien qui est déterminé à abolir le complexe militaro-industriel transatlantique. Et il faut commencer par l’abolition
– unilaterale – des armes nucléaires francaises et, si possible, britanniques. Il faut aussi reconnaître (comme Corinne Lepage a fait dans un article au "Monde" l’autre jour) que utilisation civile de l’énergie nucléaire a été un erreur historique.

Merci de votre attention, si vous avez lu jusqu’ici. Pour finir cette lettre, je donne la parole aux collègues de E.F. Schumacher :

"Schumacher was equally foresighted in his analysis of the industrial world. In 1958, before the founding of OPEC and to the disbelief of his colleagues, he warned that Western Europe would attain "a position of maximum dependence on the oil of the Middle East . . . The political implications of such a situation are too obvious to require discussion." Even greater than his concern about the conflicts that would ensue was his fear of the possibility of a nuclear exchange. He became adamantly opposed to the use of nuclear energy. The accumulation of large amounts of toxic substances, he claimed, "is a transgression against life itself, a transgression infinitely more serious than any crime ever perpetrated... " Echoing the Gandhian philosophy of nonviolence he wrote: "A way of life that ever more rapidly depletes the power of the Earth to sustain it and piles up ever more insoluble problems for each succeeding generation can only be called violent. . . . Non-violence must permeate the whole of man’s [sic] activities, if mankind [sic] is to be secure against a war of annihilation."

Salutations de la Finlande,
- Mikael

Mikael Böök, Isnäs, le 27 juin 2009.